2 sept. 2017

La Curée | L'ascension d'un parvenu

La curée couverture
Impressions n°36

En compagnie d'Alys (on a perdu Elessar et Ksidraconis en chemin), j'ai participé à des dîners mondains sous le Second Empire, spéculé sur l'immobilier parisien  pendant les travaux d’Haussmann et me suis promenée en calèche au Bois de Boulogne. Cette relecture du tome 2 de la saga des Rougon-Macquart était passionnante en tous points.


Spéculations immobilières et mœurs dissolues


Avec La Curée on quitte la campagne provençale pour monter à Paris. L'époque aussi a changé car des temps insurrectionnels contre le coup d'Etat de Louis-Napoléon , on entre en plein dans le Second Empire. Les travaux d'Haussman pour transformer Paris sont au centre de l'intrigue.

Mais on commence le roman de façon plus légère, par une promenade en calèche au Bois de Boulogne où Zola nous dépeint  une bourgeoisie qui aime se montrer et se regarder. La vacuité de cette existence nous est présentée au travers du portrait de Renée, qui sera le personnage central du livre. Renée a tout, mais s'ennuie. S'ensuit un dîner dont la description tient du listing complet d'aliments et d'invités, le tout dans une opulence indécente. En fin de chapitre, les premiers éléments de l'intrigue à venir : l'ennui de Renée tourne son attention sur Maxime, son beau-fils, et le désir naît (faut bien s'occuper, non?).
On se ruait sur les pâtisseries et les volailles truffées, en s’enfonçant les coudes dans les côtes, brutalement. C’était un pillage, les mains se rencontraient au milieu des viandes, et les laquais ne savaient à qui répondre, au milieu de cette bande d’hommes comme il faut, dont les bras tendus exprimaient la seule crainte d’arriver trop tard et de trouver les plats vides. Un vieux monsieur se fâcha parce qu’il n’y avait pas de bordeaux, et que le champagne, assurait-il, l’empêchait de dormir.
Le contraste entre le milieu beauf de la province du premier volume et cet étalage de richesses de ce milieu de nouveaux riches parisiens est saisissant ... et sans doute pas fortuit. Car je commence à le comprendre maintenant : Zola aime nous saisir par la contraste.

Le chapitre 2 tisse le portrait d'Aristide Rougon Saccard que l'on a déjà croisé dans La Fortune des Rougon. Républicain fraîchement converti à l'impérialisme, il entend bien se faire son trou à Paris. Lui ce qui l'intéresse c'est l'argent. Le deuxième volet de l'intrigue s'ouvre : ça parlera magouilles et spéculations financières, mariages arrangés, collusions politiques, ... Ces aspects s'avèrent parfois difficiles à suivre et un peu rébarbatifs. Mais il ne faut pas s'arrêter là-dessus : en comprendre la teneur générale suffit amplement pour profiter de sa lecture.
Quand on est pauvre à Paris, on est pauvre deux fois.
L'intrigue est symétrique, comme La Fortune des Rougon, avec d'un côté Aristide de l'autre Renée, chacun présentant un aspect sordide de cette classe sociale que l'on sent méprisée par Zola.

Indolence, cupidité et  langueur


Zola excelle toujours dans les portraits. Revenons donc sur les trois personnages principaux de La Curée et comment il les caractérise:
  • L'indolence de Maxime. Maxime n'a aucun caractère. Il se laisse passivement porter par les événements, se fiance avec Louise car c'est ce que son père veut, couche avec Renée car c'est ce qu'elle veut. Il est présenté avec des caractéristiques féminines, même physiquement. Non pas que je cautionne le sexisme sous-jacent de telles assertions mais, soyons réalistes, à l'époque on attendait d'une femme qu'elle soit passive, accepte ce qu'on décide pour elle, soit belle et se taise. C'est exactement tout ce que fait Maxime. Il est d'ailleurs mis en opposition à Renée (notez le prénom masculin) qui a elle tendance à se comporter comme un homme (ce qui ne la sauvera pas...). 
Il accepta Renée parce qu’elle s’imposa à lui, et il glissa jusqu’à sa couche, sans le vouloir, sans le prévoir. Quand il y eut roulé, il y resta, parce qu’il y faisait chaud et qu’il s’oubliait au fond de tous les trous où il tombait. Dans les commencements, il goûta même des satisfactions d’amour-propre. C’était la première femme mariée qu’il possédait. Il ne songeait pas que le mari était son père.
  • La cupidité d'Aristide. C'est simple, Aristide ne s'intéresse qu'à l'argent mais attention pas dans le but de l'amasser, dans le but de l'étaler dans le milieu où il évolue. Ces réceptions sont grandioses, sa femme est toujours parée à la dernière mode. Il va jusqu'à se mettre dans l'embarras financier alors que les affaires ne vont pas fort afin de continuer à afficher son niveau de vie. La scène de dénouement dans le chapitre 6 est absolument affreuse. Ce type est prêt à tout. Une sorte de psychopathe de la finance. C'est le personnage qui fait le plus froid dans le dos.
  • La langueur de Renée. Renée est le prototype de la fille capricieuse qui n'est jamais satisfaite de sa situation. Elle s'ennuie. Alors elle trouve de quoi s'occuper en prenant des amants et au sommet de son art en prenant pour amant le fils de son mari. C'est le personnage dont on ne sait pas trop quoi penser : il y a à la fois beaucoup de choses à lui reprocher mais elle est aussi une bien triste victime. J'en parle plus en détails ci-dessous. 
Elle n’était plus qu’une fille brûlante de la serre. Ses baisers fleurissaient et se fanaient, comme les fleurs rouges de la grande mauve, qui durent à peine quelques heures, et qui renaissent sans cesse, pareilles aux lèves meurtries et insatiables d’une Messaline géante.
Un petit mot sur Sidonie: j'adore le personnage de Sidonie Rougon. Elle manigance des trucs dans sa boutique, participe à des intrigues de mondains alors qu'elle reste dans son milieu modeste. Elle est curieuse, louche et laide. Elle a une obsession un peu ridicule pour une dette que l'Angleterre aurait contractée vis-à-vis de la France. J'aurais aimé qu'elle soit le centre d'un des romans de la saga. On la trouve néanmoins encore citée dans Le rêve, L'oeuvre et le Docteur Pascal. J'espère ainsi en apprendre davantage sur elle.

Le destin funeste de Renée


Renée est certainement le personnage le plus intéressant du roman. C'est pourquoi je lui accorde un petit focus. Attention je balance tout !

***SPOILER***

Renée est mariée à Aristide grâce aux talents d'entremetteuse de Sidonie, la sœur de Saccard. Pour échapper au scandale d'une grossesse hors mariage survenue à la suite d'un viol, on doit la marier vite avec une très belle dot, vu le passif. Aristide saute sur l'occasion alors que sa première femme est sur son lit de mort. Chouette le karma n'est-ce pas ?

En fait Renée ne compte pour rien ni pour personne. Sa vie est faite de superficielles mondanités. Son mari ne veut que lui voler son argent. Maxime ne reste avec elle que parce qu'elle le domine. Elle le saoule assez vite, il n'a juste pas assez de caractère pour parvenir à s'en débarrasser. Il lui soutire de l'argent également, en digne fils de son père. Même sa femme de chambre finit par la lâcher, après lui avoir fait une leçon de morale sur son incapacité à gérer sa fortune. Il y a un contraste permanent entre l'insignifiance profonde de sa vie et l'étalage de ses frasques aux yeux de ses semblables. Elle est la seule également qui porte un essai de regard critique sur son existence. Dans l'incapacité de s'en extraire, elle sombre dans l'alcool et les jeux d'argent, avant de crever toute seule, endettée, d'une méningite à la con.

***/SPOILER***

Elle est la victime personnifiée de la curée dont nous parle le titre. Les maisons éventrées de Paris, sont une allégorie de la vie gâchée de Renée. A moins que ce ne soit l'inverse? Triste sort. D'un autre côté il est impossible de s'y attacher car, à dire vrai, elle est bien insupportable. A défaut d'autre chose, j'ai ressenti beaucoup de pitié pour elle. Il y a une véritable injustice à voir triompher un Aristide Saccard pendant que sombre cette pauvre créature pour qui elle n'a été qu'un objet.
Lorsqu’il se mettait à la fenêtre, et qu’il sentait sous lui le labeur géant de Paris, il lui prenait des envies folles de se jeter d’un bond dans la fournaise, pour y pétrir l’or de ses mains fiévreuses, comme une cire molle. Il aspirait ces souffles encore vagues qui montaient de la grande cité, ces souffles de l’empire naissant, où traînaient déjà des odeurs d’alcôves et de tripots financiers, des chaleurs de jouissances. Les fumets légers qui lui arrivaient lui disaient qu’il était sur la bonne piste, que le gibier courait devant lui, que la grande chasse impériale, la chasse aux aventures, aux femmes, aux millions, commençait enfin. Ses narines battaient, son instinct de bête affamée saisissait merveilleusement au passage les moindres indices de la curée chaude dont la ville allait être le théâtre.
Et vous ? Avez-vous lu La Curée ? Un autre Zola peut-être ? Est-ce que ce billet pourrait vous donner envie de lui donner une seconde chance ? Vous avez détesté ? Dites-moi pourquoi.

Informations éditoriales

Publié pour la première fois en 1871. 412 pages pour l'édition Le Livre de Poche Classiques. 268 pages pour l'édition Arvensa (œuvres complètes) en numérique. Couverture : Henri Baron, Fête aux Tuileries (détail), 1867.

Pour aller plus loin

Impressions : La Fortune des Rougon.
Lecture commune avec Alys.
D'autres avis: Bric-à-Brac, Lire au WC. Walpurgis.


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8 commentaires:

  1. Ca donne envie de s'y mettre, mais comme je disais chez Alys, je crois que ça sera pour ma retraite xD

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    1. Qui sait tu en auras peut être marre de lire de la SF :D

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  2. Super intéressant! C'est vraiment génial les lectures communes, tu m'as rafraîchi la mémoire sur plein de choses.
    Le gars avec son champagne, ça m'évoque un peu les gens de la première classe de Titanic qui ne veulent pas mettre de gilets ou prendre le bateau avec les pauvres... (Je vois Titanic partout!)
    Très bien dit pour Renée: impossible de l'aimer ou la plaindre réellement, mais purée c'est la SEULE qui s'interroge sur elle-même...

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    1. Tellement Xd
      Je la plains quand même un peu comment ça se fini, j'étais choquée.

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  3. J'ai l'impression de voir du Zola partout en ce moment. Ou plutôt il est en vogue chez les blogueurs que je suis ^^

    J'ai lu Zola il y a longtemps! Et j'aimais. J'me demande si j'aimerai encore autant. J'ai qu'à le vérifier hein ^^ Surtout que ton billet, ta manière de parler des personnages, des intentions de Zola me donnent aussi une terrible envie de m'y (re)mettre.
    Merci :)

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    1. Et c'est pas fini, Alys et moi on attaque Le ventre de Paris semaine prochaine ^^
      Je serais ravie de te lire sur un de ses livres ^^

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  4. Joli billet, tu en parles bien ! Quant à moi, je ne sais pas quand, mais j'espère trouver le temps de continuer la saga un jour (pas trop lointain peut être), surtout que j'avais acheté ce tome dans l'intention de vous suivre... Du coup j'ai sauté la partie spoiler, ce qui me donne bien envie de savoir ce qui lui arrive, à Renée !! ^^

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    1. Mais oui, faut !
      J'espère que tu arriveras à trouver le temps.

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